Notre seuil de tolérance

La perception du pouvoir d’achat est une chose, mais qu’en est-il réellement de notre capacité à subvenir à nos besoins essentiels ? En 2025, le seuil de pauvreté est fixé à 1 216 € par mois pour une personne seule. Ce montant soulève des questions sur la possibilité, pour les individus concernés, non seulement de survivre, mais aussi de mener une vie décente sans risquer de se retrouver en situation de grande précarité. (1)

Chaque individu possède un seuil de tolérance physique et moral. En deçà de ce seuil, l’existence se résume à une simple survie. Le travail perd son sens, les enfants peuvent être perçus davantage comme une charge financière que comme une source de joie, et l’envie de ce que possèdent les autres s’intensifie.

Définir un seuil de tolérance est complexe, car les besoins varient selon les situations : une mère célibataire débordée, une famille nombreuse soutenue par deux parents, un étudiant, un retraité, un gardien de prison ou un détenu, chacun aura des exigences différentes. De plus, le lieu de résidence influe également : vivre dans le nord ou le sud de la France, en zone urbaine ou rurale, engendre des coûts de vie distincts.

Pour que le quotidien ait un sens qui dépasse la simple survie, englobant la citoyenneté, la famille et le travail, il est essentiel de reconnaître ces différences. Cela explique pourquoi, malgré les discours affirmant une amélioration du pouvoir d’achat, de nombreux ménages aux revenus modestes se retrouvent en difficulté, confrontés au surendettement et à des problèmes de santé liés au stress et à l’anxiété.

Certaines approches suggèrent de calculer le niveau de vie en déduisant des revenus les charges liées au logement, arguant qu’il n’est pas équivalent de disposer de 1 000 € sans loyer à payer ou avec un loyer de 500 €. D’autres préconisent d’ajouter, pour certaines catégories, l’autoconsommation ou l’accès à des services publics. Cependant, ces méthodes peuvent être contestées, car elles pénalisent des choix de vie personnels et omettent des aspects tels que les impôts fonciers pour les propriétaires ou les aides au logement pour les locataires.

L’économie et le système social français se basent sur des critères définissant un seuil de pauvreté moyen et uniforme. Pourtant, en pratique, un même revenu ne se dépense pas de manière identique pour tous. Les variations géographiques, la composition familiale, l’état de santé, l’âge, ou encore la distance entre le domicile et le lieu de travail sont autant de facteurs influant sur le niveau de vie.

Ces statistiques généralisées peuvent fausser l’analyse de nos décideurs. Il serait peut-être plus judicieux de définir et d’appliquer une grille de seuils de tolérance tenant compte du quotient familial et du contexte géographique, plutôt que de s’en tenir à un seuil de pauvreté uniforme.

Il est crucial que le seuil de tolérance soit calculé en fonction des évolutions familiales. Des études ont démontré l’existence d’un lien entre les changements de vie et l’apparition de problèmes médicaux mineurs, de maladies psychosomatiques ou de dépressions. La santé physique et psychologique d’une personne bénéficiant du RSA, par exemple, résiste mal à la longueur des démarches administratives et aux échecs répétés qui l’ont conduite à cette situation et qui l’y maintiennent. Même si cette personne dispose de ressources financières minimales pour survivre, sa santé mentale peut se détériorer, menant souvent à la dépression.

Il est évident que le seuil de tolérance restera toujours approximatif et sujet à débat, tout comme on peut se sentir pauvre en fonction de nos envies et de nos besoins.

Définir et calculer un seuil de tolérance financière, c’est-à-dire le niveau minimal de ressources permettant de vivre décemment sans basculer dans la survie, est une tâche complexe en raison de la diversité des situations individuelles. Plusieurs facteurs influencent ce seuil, notamment le lieu de résidence, la composition familiale, le genre, l’âge et l’état de santé.

  • Impact du lieu de résidence : Le coût de la vie varie considérablement selon les régions françaises. Par exemple, en Île-de-France, le niveau de vie médian annuel était de 25 210 euros en 2021, tandis qu’en Occitanie, il était de 22 010 euros. Ces différences reflètent des variations significatives des dépenses, notamment en matière de logement. (2)
  • Composition familiale et niveau de vie : Les configurations familiales influencent également le niveau de vie. En 2021, les familles monoparentales avec un enfant avaient un revenu disponible moyen de 30 280 euros. Ces familles sont souvent plus vulnérables financièrement en raison de la charge unique qui pèse sur le parent. (3)
  • Différences liées au genre : Les écarts de revenus entre hommes et femmes persistent. En 2019, le revenu salarial des femmes était inférieur de 22 % à celui des hommes. Ces inégalités salariales ont des répercussions sur le pouvoir d’achat et la capacité à couvrir les dépenses essentielles. (4)
  • Coût de la vie et dépenses incompressibles : Certaines dépenses, telles que le logement, l’alimentation, les impôts et les assurances, sont incontournables. Selon l’INSEE, le taux d’inflation sur un an a atteint +6,3 % en avril 2023, impactant directement le pouvoir d’achat des ménages. (5)
  • Modes de vie alternatifs : Certaines personnes adoptent des modes de vie leur permettant de réduire leurs besoins financiers, comme vivre en zone rurale, cultiver un potager ou limiter les déplacements. Toutefois, ces choix ne sont pas toujours possibles ou souhaitables pour tous.

Établir un seuil de tolérance universel est délicat en raison de la diversité des situations individuelles. Une approche plus nuancée, prenant en compte les spécificités géographiques, familiales et personnelles, serait plus appropriée pour évaluer les besoins réels et assurer un niveau de vie décent à chacun.

Prenons l’exemple de deux célibataires percevant le même salaire. Le premier est un homme travaillant comme manutentionnaire dans une grande surface à Lodève, une petite ville de l’Hérault, à moins de 500 mètres de son domicile. La seconde est une femme, également manutentionnaire, vivant en banlieue marseillaise et exerçant son métier en centre-ville. Tous deux sont en contact avec le public, mais leurs besoins – et donc leurs dépenses – diffèrent.

Les frais de transport, de coiffure, d’habillement ou encore de repas du midi sont bien plus élevés pour la manutentionnaire marseillaise que pour son homologue de Lodève, sans compter le temps qu’elle consacre aux trajets. En fin de compte, son budget est bien plus contraint que celui de son collègue, malgré un salaire identique. Ce ne sont donc pas les revenus qui creusent l’écart, mais bien les circonstances.

Dans ce cas, pour établir un seuil de tolérance pertinent, il ne faudrait pas se baser sur les besoins du manutentionnaire de Lodève, mais bien sur ceux de la manutentionnaire de Marseille, dont le choix de vie s’avère bien plus coûteux. Certains pourraient objecter qu’elle aurait pu choisir de vivre à Lodève. Mais si tout le monde faisait ce choix, Lodève finirait par ressembler à Paris, avec une hausse des coûts de la vie qui en découlerait. De plus, les habitants de Lodève, ayant une vie sociale différente de celle des Parisiens, ont droit aux avantages qui correspondent à leur cadre de vie.

D’un point de vue statistique, la manutentionnaire de Marseille n’est pas considérée comme pauvre puisqu’elle touche le SMIC. Pourtant, il est évident qu’elle peine à survivre, atteignant son seuil de tolérance financière. Pour qu’elle puisse bénéficier du même niveau de vie que son collègue de Lodève, son salaire devrait être revalorisé d’au moins 200 € par mois.

Calcul d’un seuil de tolérance

En comparant ces situations, on comprend mieux l’impact des petites différences du quotidien. Bien que minimes prises isolément, elles s’accumulent et pèsent lourdement sur un revenu, surtout lorsqu’il est inférieur au SMIC.

Peut-on alors définir un seuil permettant de vivre correctement en fonction des besoins urbains et du niveau de vie en France ? Si l’on prend comme référence le loyer moyen d’un studio dans une grande ville, le seuil de tolérance (et non de pauvreté) pour un célibataire français pourrait être estimé à environ 1 350 € nets par mois (en appliquant la règle des trois fois le loyer, soit 450 € × 3). Ce montant, bien supérieur au SMIC net et au seuil de pauvreté défini par l’INSEE, reflète davantage la réalité du coût de la vie en dehors de Paris intra-muros.

Contrairement au seuil de pauvreté, qui est calculé en fonction du Produit Intérieur Brut selon différentes méthodes propres à chaque pays, le seuil de tolérance pourrait être déterminé de deux manières :

Soit en prenant comme référence le coût moyen d’un studio, multiplié par trois.
Soit en évaluant les besoins matériels nécessaires à une personne en fonction de son lieu de résidence et du nombre de personnes à charge.
C’est dans les grandes villes que l’on retrouve la plus forte concentration de personnes en situation de précarité, ce qui est logique étant donné la densité de population. Pourtant, la pauvreté ne se limite pas aux centres urbains : dans les zones rurales, elle est souvent encore plus difficile à vivre. Les « plans banlieues » ne s’appliquent pas à ces territoires, les services publics disparaissent peu à peu, et les habitants doivent parcourir de longues distances pour accéder aux services essentiels.

La véritable question n’est pas de savoir si les impôts et les aides sociales réduisent les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres. Ce que nous voulons, c’est ne plus voir nos fins de mois arriver dès le deuxième jour après avoir touché notre salaire. C’est permettre aux petits patrons, aux artisans, aux autoentrepreneurs de percevoir une rémunération décente. C’est faire en sorte que les petits agriculteurs et éleveurs ne soient pas perçus comme des parias simplement parce qu’ils possèdent des cochons ou des vaches qui produisent du lisier.

La « France d’en bas » n’envierait pas la « France d’en haut » si elle bénéficiait d’une plus grande reconnaissance, non seulement financière, mais aussi en termes de respect pour le travail accompli. Elle ne demande pas des louanges seulement en période de crise sanitaire, comme lorsqu’on applaudissait les soignants pendant le confinement, mais un simple « merci » au quotidien. Elle ne veut plus être invisible – ou pire, méprisée.

 

Références :

(1) https://www.aide-sociale.fr/seuil-de-pauvrete/?utm_source=chatgpt.com

(2)  https://www.insee.fr/fr/statistiques/7941411?sommaire=7941491&utm_source=chatgpt.com

(3) https://www.insee.fr/fr/statistiques/7941391?sommaire=7941491&utm_source=chatgpt.com

(4) https://www.insee.fr/fr/statistiques/6047789?sommaire=6047805&utm_source=chatgpt.com

(5) https://www.ringover.fr/blog/cout-de-la-vie-france?utm_source=chatgpt.com

Image générée par l’IA  ARIA d’Opéra