Oh le vilain complotiste !
J’ai longtemps cherché à savoir quel pouvait être le meilleur moyen d’avoir des ennemis sur notre réseau préféré et j’ai fini par comprendre qu’il suffisait de faire preuve de lucidité dans un monde qui préfère ne rien voir.
Car être lucide n’est pas une mince affaire, d’abord parce qu’on ne peut l’être sur tout et à chaque instant – notre cerveau n’est pas conçu pour ça, alors il simplifie, il filtre, il interprète, pour nous protéger et il nous anesthésie quand il le faut – ensuite parce qu’on prend le risque de devenir l’ennemi numéro un d’un monde gouverné par la cupidité qui nous désigne rapidement comme « celui qui voit le mal partout ».
Être lucide dans un monde qui refuse de voir, c’est comme se promener la nuit en forêt avec une lampe torche, on voit distinctement ce qui est dans le faisceau et on voit des fantômes dans les limites du halo, là où se situe la frontière entre le blafard et l’ombre là où la réalité commence à apparaître mais où l’illusion n’a pas encore renoncé, car la lucidité n’est pas omnisciente, elle est directionnelle, limitée et fragile.
Être lucide c’est comme se lever le premier le matin, on est suffisamment éveillé pour voir ce qui peut l’être avec les yeux mis clos, mais pas encore assez pour affronter ce qui est trop clair pour être ignoré.
Ensuite l’œil s’habitue et là on s’extasie tout en se faisant conspuer par ceux qui dorment encore, on devient un gêneur, un trouble-fête, non pas parce qu’on a tort, mais parce qu’on s’est réveillé trop tôt.
Être lucide c’est une position inconfortable, presque ingrate, mais courageuse, sauf évidemment du point de vue de ceux qui préféreraient qu’on éteigne la lumière, car la lucidité révèle, mais elle inquiète, parce qu’elle montre ce que certains refusent de voir, ou que d’autre préfèreraient nous cacher, ainsi elle transforme celui qui voit en intrus dans un monde qui préfère l’ombre.
Enfin, être lucide c’est comme être à contrepied, dans une troupe qui marche au pas rassurée par le synchronisme du bruit de ses bottes, parce qu’on n’a pas voulu marcher dans le cadeau laissé au milieu de la piste par le chien du général, alors on détonne, on ne voit que nous, et on est stigmatisé car dans une troupe disciplinée qui avance au pas, la priorité n’est pas d’aller quelque part, mais de rester ensemble, y compris si c’est pour marcher dans la merde du moment qu’on avance avec style.
« Tout ça pour dire quoi ? » s’époumonera le maitre de ballet qui voit dans le lucide un emmerdeur chorégraphique.
Rien, si vous n’avez pas compris à demi-mot alors même avec un tutoriel et l’espoir d’un traitement expérimental, votre cas fait désormais partie de ceux que le Vatican a renvoyés avec la mention : « Dieu seul fait des miracles. »
