Pendant longtemps, nous avons su identifier ceux qui cherchaient à influencer l’opinion publique. C’étaient les partis politiques, les syndicats, les journaux, les Églises, les associations ou parfois les États eux-mêmes. Chacun défendait ses idées, ses intérêts ou sa vision du monde. Les citoyens pouvaient être d’accord ou non, mais ils savaient au moins qui leur parlait.
Aujourd’hui, la situation est devenue beaucoup plus complexe.
Lors de la récente mobilisation lycéenne, le gouvernement a choisi de présenter certaines de ses mesures à des créateurs de contenu suivis par de nombreux jeunes avant même certaines organisations représentatives. Cette décision a suscité des critiques et relancé un débat plus large : qui influence désormais l’opinion publique ? Les élus ? Les journalistes ? Les syndicats ? Les influenceurs ? Ou les algorithmes qui décident quels contenus nous verrons ?
Les influenceurs attirent l’attention parce qu’ils ont un visage, un nom, une communauté. Ils sont visibles. Pourtant, ils ne sont peut-être que la partie émergée de l’iceberg.
Car derrière eux se trouvent les plateformes numériques et leurs algorithmes. Ce sont eux qui décident qu’une vidéo sera vue par dix personnes, mille personnes ou dix millions de personnes. Ce sont eux qui choisissent les contenus qui apparaissent sur nos écrans. Et contrairement à un journaliste ou à un responsable politique, ils n’ont pas à expliquer publiquement leurs choix.
Bien sûr, un algorithme n’est pas un être vivant. Il n’a ni opinion, ni conviction, ni projet politique. Mais il est conçu par des êtres humains qui lui assignent des objectifs précis. Le plus souvent, il s’agit de retenir notre attention le plus longtemps possible. Pour cela, les contenus qui provoquent la surprise, la colère, l’indignation ou la peur sont souvent favorisés.
Le véritable changement n’est donc pas l’existence de l’influence. Elle a toujours existé. Le véritable changement est son caractère invisible et personnalisé.
Autrefois, tout le monde lisait le même journal ou écoutait le même discours. Aujourd’hui, chacun reçoit une information différente. Deux citoyens vivant dans la même rue peuvent avoir l’impression de vivre dans deux pays différents tant les contenus qui leur sont proposés divergent. L’un verra défiler des informations alarmantes sur l’immigration, l’autre sur le climat, un troisième sur les inégalités sociales. Tous auront le sentiment de voir la réalité, alors qu’ils n’en voient qu’une partie sélectionnée pour eux.
Cette évolution pose une question fondamentale pour la démocratie. Comment débattre ensemble lorsque nous ne partageons plus les mêmes informations ? Comment exercer son esprit critique lorsque l’on ignore pourquoi certains contenus arrivent jusqu’à nous et pourquoi d’autres disparaissent de notre champ de vision ?
Le danger n’est pas nécessairement qu’un complot dirige le monde depuis une pièce secrète. Le danger est peut-être plus simple. Il réside dans le pouvoir croissant confié à des systèmes que peu de personnes comprennent réellement, mais qui orientent pourtant quotidiennement notre attention, nos émotions et parfois nos opinions.
Nous avons appris à nous méfier de la propagande lorsqu’elle était visible. Nous devrons peut-être apprendre désormais à nous méfier tout autant de l’influence lorsqu’elle se présente sous les traits rassurants d’une recommandation personnalisée, d’une vidéo suggérée ou d’un contenu apparu “par hasard” sur notre écran.
Car derrière chaque algorithme se trouvent toujours des choix humains. Et lorsque ces choix influencent des millions de citoyens, la question n’est plus seulement technologique. Elle devient profondément politique et démocratique.
Et entre nous, si les influenceurs occupent aujourd’hui une place si importante, c’est peut-être parce qu’ils répondent à un besoin. Les citoyens cherchent des personnes qui parlent simplement, qui incarnent leurs idées et avec lesquelles ils ont le sentiment d’entretenir une relation directe.
Après tout, lorsque j’écris ces articles, lorsque je tente de faire circuler certaines réflexions sur la transmission, le travail, l’éducation ou la démocratie, ne suis-je pas moi aussi, à ma modeste échelle, en train d’essayer d’influencer le débat public ?
La différence n’est peut-être pas entre influenceur et non-influenceur. La différence est entre une influence assumée, argumentée et ouverte à la contradiction, et une influence qui se présente comme une simple évidence.
Image générée par Copilot
