Idées reçues et réalités du terrain

Les idées reçues « vues d’en haut » se propagent à travers les médias, et occultent la vérité du terrain. La réalité vue « d’en bas », bien différente des idées reçues est celle vécue par environ 58% de Français qui peinent au travail pour un salaire en dessous du revenu médian. Ceux dont les fins de mois sont difficiles, et où pour 14% d’entre nous les fins de mois commencent le cinq.

On reproche à la France son immobilisme. Les Français sont accusés d’être des Gaulois réfractaires à toute réforme. Or, bien des choses ont changé depuis la création de la Vème République en 1958, la révolution de mai 68 qui a « fait valser les soutiens-gorge par-dessus les balcons », les lois de décentralisation de 1982 et l’élargissement de l’Europe de 6 pays à 28, puis 27 en 2020. A ces bouleversements institutionnels, se sont ajoutés des progrès techniques et des avancées sociales :
La liberté de circulation des marchandises et des voyageurs à travers l’Europe
La rapidité des transports.
L’informatique et la robotique accélèrent l’émergence d’autres découvertes.
Une information qui nous parvient depuis les antipodes au moment où elle est émise par l’intermédiaire des réseaux sociaux, des médias, du Web, de la satellisation.
La médecine qui permet à plus de personnes de vivre plus longtemps, passant de 69,2 années pour les femmes et de 63,4 années pour les hommes en 1950 à 84,8 années pour les femmes et 78,2 années pour les hommes en 2011.
La prise en charge par les femmes de leur fécondité.

Si les besoins personnels sont toujours les mêmes sur le fond, ils se sont modifiés sur la forme à cause du progrès. Au début des années 50, nos seniors se contentent d’un appartement sans salle de bains, seulement un lavabo dans un coin, des WC sur le palier, le téléphone fixe, les légumes de saison. Ils viennent de traverser une guerre avec tout ce que cela comporte de sacrifices et de restrictions. Ils respirent, moins angoissés. Ils réparent, ils raccommodent, ils transforment, ils gardent « parce que cela peut servir un jour ». Leur pouvoir d’achat est en relation avec leurs besoins et leurs envies. Le crédit n’est pas entré dans les mœurs. Nous ne sommes pas encore entrés dans la société du jetable que les industries nous imposent pour satisfaire leurs actionnaires. Nous ne sommes pas encore passés à la civilisation de l’éphémère avec la société de consommation.

Depuis 1994, après la forte croissance des années 70 les critères des indices à la consommation de l’INSEE nous disent que la croissance augmente peu, mais sûrement, alors que la moitié des ménages français n’arrive plus à faire face à leurs dépenses toujours grandissantes. Or, cet indicateur sert non seulement à la revalorisation du SMIC, à l’indexation des pensions alimentaires ou des rentes viagères, mais aussi à celui des retraites.

Il faut admettre (et cela ne fait pas partie de la réflexion des économistes et des gouvernements) qu’aucune croissance exponentielle économique ne peut et ne doit durer bien longtemps. A la sortie de la guerre de 1940, il fallait reconstruire un pays, mais lorsque celui-ci retrouve une économie normale, la courbe doit stagner, elle peut même chuter. Si la Chine a une croissance à deux chiffres, cela tient aussi au fait que les Chinois, non seulement exportent pour toute la planète, mais connaissent aussi un accès à la consommation pour leur propre population.

Le pouvoir d’achat a augmenté pour qui ?

Effectivement, le chiffre unique du pouvoir d’achat avancé a augmenté avec les années, mais pour qui ? Uniquement pour les gros salaires, car il se calcule sur une moyenne nationale et ne tient pas compte des situations individuelles. Pour les Smicards, et ceux qui sont en dessous le « pouvoir d’acheter » n’est plus en rapport avec les prix des loyers et la « dépendance » au progrès des techniques et au confort. On ne peut tout payer, le loyer ou l’achat de la maison qui doit maintenant être aux normes sécurité incendie, accessibilité, électricité, gaz, thermique …. les intérêts des crédits, l’alimentation si possible bio, la mutuelle obligatoire, les transports, l’entretien et les réparations de la voiture, les assurances, les impôts, prévoir la retraite, les vacances, et même le petit resto où l’on aimerait bien manger de temps à autre entre amis. Nous sommes contraints la plupart du temps à dépenser plus que nous ne gagnons, parce que nous avons ajouté à nos besoins de base, dont se contentaient nos aïeux, des besoins qui sont devenus indispensables et qui coûtent chers, justifiés par l’éloignement du lieu de travail ; voiture, accès à Internet, et matériels allant avec, devenus obligatoires pour travailler. C’est pourquoi nous avons l’impression, et ce n’est pas seulement une impression que notre pouvoir d’acheter s’amenuise.

La réalité vue d’un smicard n’est pas la même que celle des gros salaires, loin de ce quotidien qui pour les plus démunis les oblige à faire leurs courses aux Restos du Cœur, à l’épicerie solidaire, à recourir au découvert bancaire plombant encore plus leur budget en payant des agios, à vivre dans des immeubles vétustes parce qu’ils ne peuvent se payer les loyers du neuf, à se vêtir dans des friperies ou avec du made in China bon marché, à manger des légumes nourris aux pesticides et à devenir des ….sans -dents !

Et cette France des bas salaires représente selon les derniers chiffres de l’INSEE (2019), le salaire mensuel moyen EQTP (équivalent temps plein) est de 2 424 euros net. Le salaire médian, lui, s’élève à 1 940 euros par mois. 40% des Français vivent avec moins de 1510 euros nets par mois, dont 14,1% avec moins de 1 000€ par mois.

Le pouvoir d’achat vs le pouvoir d’acheter

Si en 2021, on a commencé à reconnaître une inflation avec l’augmentation des énergies, pendant toute l’année 2019, nous avons entendu que notre pouvoir d’achat augmentait. Difficile à croire alors que l’on avait de plus en plus de mal à finir le mois. Pendant l’année 2020, l’épargne des Français aurait augmenté de 142 Md, mais de quels Français ? Certains sociologues élèvent quand même la voix pour signaler que les plus pauvres d’entre nous dont les enfants mangeaient à la cantine à midi ne s’en sortaient plus à cause du budget nourriture en augmentation. Vérité ou mensonge ? En réalité, ce sont toujours les mêmes personnes qui n’arrivent pas à boucler la fin du mois, pas seulement ceux qui ont des enfants, (ils ont fait des économies sur d’autres enveloppes), mais tous ceux qui allaient aux Restos du Cœur. Et malheureusement ils sont de plus en plus nombreux.

Alors ? Un pouvoir d’achat peut-il être au rendez-vous, aussi minime soit-il et que nous ressentons le contraire ?

L’INSEE a raison et nous aussi. Si la théorie est une chose, la pratique en est une autre. Depuis le début des années 2000, on a confondu le pouvoir d’achat et NOTRE pouvoir d’acheter et ce n’est pas un ressenti comme le dit gentiment l’INSEE, mais une réalité. Un pouvoir d’achat peut augmenter et NOTRE « pouvoir d’acheter » baisser. Cette divergence de conception s’explique par des phénomènes pervers et sournois qu’il faut avouer :
Les calculs de l’INSEE, prêtent à confusion parce qu’ils sont une moyenne, que ce soit pour les loyers, l’alimentation, l’électro-ménager ou les dépenses courantes. «  La part des loyers dans l’IPC, 8 % en 2018, correspond à la part de ces dépenses dans l’ensemble de la consommation des ménages. Il s’agit d’un taux moyen, calculé pour tous des ménages, qu’ils soient locataires ou propriétaires : pour les locataires, qui représentent 40 % des ménages environ, ce taux est de l’ordre de 20 %, et pour les propriétaires, 60 % des ménages, il est par définition nul. En conséquence, ce chiffre de 8 % est bien inférieur au poids des loyers dans le budget des ménages locataires ».(source : https://www.insee.fr/fr/information/3707563) Or, pour tout smicard, un loyer représente facilement 30% de son salaire, si ce n’est parfois plus.

Le progrès a ajouté des outils de communication et de confort à notre vie quotidienne, qui maintenant sont obligatoires pour avoir accès à l’administration et à l’emploi – téléphone portable, ordinateur, Internet. Ajoutons-y les appareils ménagers, la télévision, les appareils connectés, qui eux ne sont pas obligatoires. Aujourd’hui, personne ne comprendrait qu’on ne possède pas réfrigérateur et chauffe eau. Quand aux propriétaires, l’obligation de mettre leur logement aux normes climatiques occasionnent, malgré les aides de l’État, des dépenses conséquentes. Nos besoins « obligatoires et/ou indispensables », augmentent de ces faits, plus vite que nos salaires. Pour certains d’entre nous, surfant sur des temps partiels, des mi-temps, des indemnités de chômage, les fins de mois sont encore plus aléatoires.
Pour que le taux de croissance économique continue à augmenter plus que nous ne pouvons acheter avec nos salaires, la Banque baisse les taux de crédit. Le consommateur a donc tendance à emprunter, ce que lui permettent facilement les magasins, les banques, les organismes de crédit. C’est oublier que le crédit à lui aussi un coût qui augmente d’autant le prix réel du produit acheté, et l’emprunteur arrive vite au surendettement. Intérêts qui ne sont pas pris en considération par l’INSEE dans le calcul du pouvoir d’achat.
L’obsolescence des appareils ainsi que la mise sur le marché à grands renforts de publicité de nouveaux produits.
Notre inconscient aussi est responsable. La société nous conditionne pour nous conduire à un comportement compulsif d’achats et non de réparation et d’entretien. On ne reprise plus une paire de chaussettes, on en achète une autre etc…. Une paire de chaussettes reprisées « ça craint » comme disent nos ados.
Lié au prix de l’immobilier des grandes métropoles, l’obligation d’aménager une existence éloignée du lieu de travail (transports, garde d’enfants le temps qu’un parent puisse le récupérer, cantine, appareils connectés) crée des frais supplémentaires.

En 2015 Michel Sapin nous disait : “Le pouvoir d’achat des Français s’est amélioré même s’ils ne s’en rendent pas compte.” Ce ministre avait un grand sens de l’humour politique. Il avait confondu pouvoir d’achat et pouvoir d’acheter.

L’inflation une bonne solution ?

On est dit-on, un pays en bonne santé, si on a un taux de croissance élevé. Pour augmenter celui-ci il faut plus de consommation, donc augmentons les salaires. Raisonnement souvent mis en avant, en prévision d’élections, nous faisant croire que c’est pour le bien des salariés. Ce raisonnement donnerait parait-il, plus de pouvoir d’achat, donc bon pour les entreprises et pour le porte-monnaie du consommateur. Cela s’appelle l’inflation, et si cela est bon pour diminuer la dette nationale, le salarié s’aperçoit qu’il a été grugé puisque son « pouvoir d’acheter », n’a fait que rattraper ce pouvoir pendant une très courte période et que de nouveau il va le perdre très vite, car comme les salaires auront augmenté, il faudra augmenter les prix de revient des produits, et on revient pour lui à la case départ. De même que l’argent sur son compte en banque a perdue de sa valeur.

Exemple : la revalorisation d’un salaire de 2% suite à une inflation ou perte d’achat de 2%.
Un salaire de 1000 € augmentera de 20 €. Cela étant le rattrapage d’un pouvoir d’achat perdu dans l’année.
La baguette de pain augmentera de 2%. A 0,80 elle passe à 0,82, le boulanger ne pouvant rendre la monnaie sur 0,816€. Mais comme la baguette est un achat quotidien, cela revient à une augmentation de
0,02 € x 30 jours= 0,60.
Ceci est valable pour UN seul article. Pourtant certains postes tels les loyers, les fournitures d’énergie, les mutuelles, les assurances auront pu augmenter de plus de 2%.
Inexorablement le pouvoir d’acheter sera de nouveau grignoté par les augmentations conjuguées de tous les produits et services dont la famille a besoin.
Dans les faits, la moitié des Français passe son temps à courir après un pouvoir d’acheter qu’il n’a plus, puisque l’augmentation de celui-ci n’est même pas la revalorisation perdue du pouvoir d’achat. On comprend mieux pourquoi les Smicards ont de plus en plus de difficultés.

Une dure réalité

Notre pouvoir d’acheter n’aurait donc pas les mêmes critères que ceux du pouvoir d’achat, bien que l’on ne sache pas vraiment les « secrets de fabrication » de l’INSEE. Ce que tout foyer sait en revanche, c’est qu’un crédit sur 60 mois à 7,7% est en réalité une augmentation de 38,5% (TAEG) sur la somme totale empruntée. N’oublions pas l’assurance que le conseiller financier ajoute d’autorité. Qu’un loyer représente le tiers de nos revenus, alors qu’en réalité c’est parfois plus avec les charges et les dépenses fixes s’y rattachant, que l’emploi est rarement à côté de chez nous. Que grâce à l’obsolescence des produits, on ne trouve plus de pièces détachées, ni de spécialiste afin de réparer un modèle d’électroménager n’étant plus sous garantie. Le quotidien d’un ménage se retrouve aujourd’hui, en décalage avec la volonté des dirigeants de l’État qui confondent encore une fois, pouvoir d’achat et pouvoir d’acheter.