Dans un texte titré « L’humanité effondrée et la société ébranlée par un petit machin », l’écrivain Moustapha Dahleb nous parle d’un machin microscopique appelé coronavirus qui a bouleversé la planète. Quelque chose d’invisible est venu remettre tout en question et chambouler l’ordre établi. Que ferons-nous de cette épreuve ? Telle est le défi qui se présente à tous et, en particulier, aux économistes. Si ceux-ci se trouvent en difficulté c’est que la crise que nous vivons heurte une pensée commune que l’on croyait définitive : l’acceptation que l’hyper capitalisme ne pouvait être que socialement juste, écologiquement durable et économique performant. De ce point de vue, cette épreuve marque l’échec d’un système devenu spéculatif et d’une fragilité extrême. Face à la question vertigineuse du « monde d’après », nous devons proposer une approche économique et sociale nouvelle à même de réconcilier la transformation écologique, la qualité de vie et l’efficacité économique.

Si le capitalisme hyper spéculatif a pu s’imposer aussi rapidement c’est parce que l’accumulation du capital a rendu inévitable la spéculation. À partir des années 1970 la manière de financer l’économie a radicalement changé, la grande majorité de l’épargne des ménages va s’orienter vers les marchés financiers et le financement des projets économiques en sera totalement transformé. Surtout, l’argent va être de plus en plus détourné de l’économie réelle pour s’investir dans des activités spéculatives. Dans la logique financière, le capital n’a plus à s’investir dans l’économie réelle pour fructifier ; sa simple
circulation engendre une création de capital supplémentaire. De nos jours, l’explosion de la dette publique vient à son tour gonfler le caractère spéculatif du capitalisme. Commentant la réaction de nos dirigeants à la progressive paralysie de l’économie mondiale lors de la crise du Covid-19, Eril Brynjolfsson (professeur au MIT) écrit ce tweet : « Cette crise nous a appris une chose, à savoir que si les Martiens attaquaient la terre, notre première réponse serait de baisser les taux d’intérêt. » Derrière cette plaisanterie se cache le nouvel esprit du capitalisme : pour répondre aux dysfonctionnements du monde, la finance, toute la finance, rien que la finance ! Dans le capitalisme précédent, le capital financier était rare. Cinquante ans plus tard, avec plus de 15000 milliards de dollars d’obligations d’État qui se négocient à des rendements négatifs, la nature des raretés dans l’économie a radicalement changé. Le capital financier est désormais surabondant. À l’inverse, les capitaux naturels, sociaux et humains sont en pénurie. C’est à cette nouvelle gestion de la rareté que sont confrontés nos dirigeants. En cinquante ans, notre modèle est passé de performant à sous-optimal et fausse désormais le rôle des entreprises dans la société en en faisant un moteur d’inégalités et de dégradation de l’environnement, et en les aveuglant sur leurs choix économiques et sociaux.

Cet hyper capitalisme est porteur de très grands risques car la finance de marché génère des paris insensés sur l’avenir. Et cet avenir est une impasse. Pour en sortir, il est nécessaire de revoir en profondeur le fonctionnement de nos économies. Si on veut revenir à un capitalisme moins instable et plus démocratique, il faut profiter de ce temps de crise profonde et globale pour repenser le système en poursuivant un objectif simple : ralentir les flux d’échanges car leur accélération est au cœur de tous les dysfonctionnements du système. Cette décélération impose une réflexion novatrice pour forger des concepts propres à dépasser les contradictions les plus fondamentales d’un monde qui se heurte à l’impasse technocapitaliste. En tout premier lieu, ce projet impose de réinscrire nos modèles socioéconomiques dans la proximité. La poursuite d’une expérience politique dans le contexte de la mondialisation implique que des solutions soient trouvées pour articuler l’échelle mondiale de « la Grande Société » et celle, nécessairement locale, d’un capitalisme de proximité non spéculatif à réinventer. La question n’est pas de s’échapper du monde globalisé pour cultiver notre propre jardin et restaurer les clôtures de l’autosuffisance. C’est plutôt d’admettre que nous ne pouvons plus accepter de subir passivement et que nous devons inventer une échelle locale capable d’interagir avec le capitalisme mondialisé. C’est à ce niveau que pourra se reconstruire collectivement et à la racine le cadre institutionnel servant de base à une nouvelle organisation économique et sociale.

Dans l’anthropologie néolibérale, l’homme est seul et l’intelligence est perçue comme une possession privée et individuelle. C’est là que se trouve sans doute la contestation la plus décisive pour tous ceux qui pensent que l’ordre des choses n’est pas encore définitivement fixé. Soyons convaincus que c’est la mobilisation de l’intelligence collective qui sera la condition du renouveau de la puissance d’agir pour créer une alternative au capitalisme spéculatif qui est le nôtre. L’intelligence sociale est la méthode qui permettra d’inventer le monde d’après, en particulier parce qu’elle se construit dans l’action et dans le concret. Dans ce sens, l’intelligence n’est donc pas réservée à un cénacle d’experts. En conséquence, la première pierre d’un projet politique serait de concevoir les cadres institutionnels qui favoriseront la réunion des conditions permettant son occurrence. Une politique résolument nouvelle doit s’attacher à multiplier les situations favorables à l’engagement civique. Et c’est dans la proximité que se situe le plus grand nombre d’opportunités en la matière.

Il s’agit, de fait, de fonder la naissance de nouveaux modèles économiques sur ce que l’on pourrait appeler « une nouvelle démocratie de proximité ». Perçus comme un projet collectif, cette proximité doit être vue comme un lieu d’engagement, de débats, de solidarité, de participation civique, sociale et économique. Par son identité, son histoire, sa sociologie, elle possède une identité propre qui oriente son futur. Trop longtemps la science économique a vu le territoire comme un élément neutre, inactif. C’est ainsi qu’a pu se développer une vision globalisée et standardisée des comportements quel que soit le contexte spatial dans lequel ils se situent. Cette vision est un non-sens car l’espace est un contexte qui interagit avec les acteurs et modifie leurs comportements. Le territoire, selon sa taille, sa complexité, son aménagement, les activités marchandes et non marchandes qu’il accueille, est un élément actif d’un système qui, sous certaines conditions, sera profondément transformateur en matière de comportements économiques, sociaux et civiques. C’est en reconnaissant à la proximité le fait qu’elle est l’échelon capable de produire l’intelligence collective dont nous avons besoin que pourront s’inventer les bases nouvelles du monde d’après. Ce processus cognitif ne pourra réellement se réaliser qu’à l’échelon local et dans l’action car la petite communauté, l’économie locale, la recherche d’amélioration concrète forment des cadres de projets beaucoup plus adaptés à la nature humaine, à sa liberté, à sa responsabilité. Pour participer activement à la vie démocratique, l’homme a besoin de vivre au contact de gens qui partagent son quotidien, en qui il a confiance, plutôt que dans un univers anonyme, impersonnel, marqué par la froideur des métropoles et des flux sans cesse plus lointains et accélérés.

Pour représenter une véritable alternative à l’accélération technocapitaliste, ces modèles de proximité devront se mettre en réseau afin d’atteindre un objectif majeur dans la réponse au monde d’après : celui d’une certaine autosuffisance pérenne des territoires. C’est ainsi que cette économie de la proximité pourra progressivement devenir une alternative à la métropole googlelisée promue par l’idéologie technolibérale. De proche en proche, à force d’expérimentation, une nouvelle vision du monde pourra alors apparaître dès lors que l’on saura pérenniser l’intelligence collective qui constitue son carburant.

À défaut de basculement radical, la multiplication de ces « espaces collaboratifs » de toute nature et leur implication dans des réseaux susceptibles de mailler nos territoires constitue l’émergence d’un contre-pouvoir citoyen susceptible de contrebalancer les excès d’un capitalisme mondial débridé et de poser les bases d’une nouvelle démocratie. Pendant que certains continueraient la compétition technocapitaliste, cette économie localisée permettraient à d’autres de vivre de façon plus proportionnée aux facultés naturelles de l’homme. C’est ainsi que l’on pourrait reprendre la métaphore de l’arche : « ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. Il serait aisé de montrer que dans le monde d’après, la confrontation de l’économie de proximité avec l’hyper capitalisme mondialisé agirait exactement de la même manière ».

Renaud Vignes
Docteur en Sciences économiques