Mon épouse me faisait très justement remarquer que les bandes de copains qui nous animaient il y a encore une trentaine d’années, n’existaient plus. Le “faire ensemble”, agir en commun, partager l’action et les opinions avec ferveur dans le débat, avaient disparu au profit d’un individualisme forcené, solitaire, inactif, consommateur et impuissant. J’acquiesçais, me remémorant ces balades et pique-niques, repas, bals, rallyes pédestres, brocantes, que nous organisions entre nous, juste pour que vive le quartier où nous habitions, le lieu de vie par excellence.

Me revenait alors ce savoir sociologique qui précisait que les lieux de notre vie, comme celui de notre naissance, sont plus porteurs de liens identitaires que la culture ou la langue qui nous habillent. Il y a une interaction constitutive de l’identité entre la personne et le lieu où elle vit, aux conséquences tant positives que négatives, et ce dans ou hors du groupe. Nous sommes ici dans un lieu d’une émulation accueillante ou de rejet xénophobe de l’étranger. Selon les territoires, on peut entendre les qualificatifs de “gabach”, de “gadjo”, de “pinzuto”, de “barbare”, de “métèques”, etc…

Là, se nouent des histoires fondatrices, des marqueurs de sa propre vie sociale et de sa façon d’être au monde depuis “son local”. Cet étranger que l’on nomme comme “non-nous” est un marqueur, un repère, une borne. C’est bien pour cela que nous le nommons. Il fait partie de notre monde comme un “au delà de la frontière”…

Les réseaux sociaux qui prétendent rassembler les gens, de fait, les isolent encore davantage dans les postures requises de consommateurs. Les voilà réduits au rôle de solitaires désœuvrés, c’est-à-dire “sans œuvre”, animés par des pulsions et des “fabrications de consentements” enracinées dans une illusion manipulatrice.

Nous savons, et l’histoire ne cesse de nous le rappeler (la grande comme les petites), que le triptyque qui anime la vie des gens et des groupes est celui de l’amour, l’argent et le pouvoir. En est-il de même pour lesdites bandes de copains ? Oui, en effet mais pas dans le développement que nous attendrions. A l’intérieur du groupe, l’amour et les plaisirs sont très efficaces pour le lien social. En revanche pour se protéger d’évènements extérieurs, l’argent et le pouvoir, dès lors qu’ils sont partagés, voire acceptablement redistribués, s’avèrent particulièrement efficaces. Hors de ces conditions, nous assistons à l’émergence d’un délitement. Serait-ce alors la fin des bandes de copains ? En effet, sans le ciment de la solidarité, le groupe disparaît.

C’est bien là la particularité des bandes de copains : ce sont des ilots de paix, de joie et d’aventures dans un extérieur dont ils sont les rois indépendants. Leurs règles et cultures internes leurs sont propres et donc constituent des marqueurs identitaires. Ces groupes vivent dans le monde qu’ils ont apprivoisé en affection solidaire, soit par l’argent soit par son refus, soit par le pouvoir soit par sa distanciation. Ainsi ces bandes de copains se distinguaient-elles par une similitude de membres issues de classes sociales identiques ou particulièrement proches, voire sécantes. Le sécant devenait donc la preuve par l’exception de son essentiel, de son fondamental. Ces bandes auraient pu trouver leurs catégories dans les principes de groupes politiques anarchistes, légalistes, nationalistes xénophobes ou bourgeoises conservatrices, etc.

Le repli individualiste est une production du néolibéralisme dans une postmodernité consommatrice. Celui-ci nous refuse en effet la place de “personne” au profit de celle de “consommateur”. Dès lors, plus personne ne prend le temps ni le recul pour comprendre ce qui se passe et c’est alors que “tout passe” : le gouvernement passe ainsi du comptage des malades et des décédés à celui des cas et continue de fermer des lits d’hôpitaux. Lesdits cas porteurs sains à 95% deviennent des malades contagieux et sont médiatiquement traités comme tels et personne n’en fait la remarque. La peur se substitue à la raison, et, dans la solitude, personne n’est là pour apporter un débat lucide.

Les groupes dits “modernes” ont donc disparu au profit de “groupes postmodernes”. Nous sommes passés de groupes autonomes et souverains à des groupes de jouisseurs, comme le sont les tribus de consommateurs. Mais l’émergence d’un monde d’après, constitué d’alternants culturels, bouscule la physionomie de ces groupes locaux (je renvoie aux articles où j’ai développé ces distinctions).

La différence fondamentale qu’il y a entre les postmodernes néolibéraux et les alternants culturels, ces gens du temps d’après, réside dans les qualités mêmes de ces populations. Les premières sont consommatrices et en concurrence permanente d’intérêts, mais aussi en conflits d’ego. Simultanément, les alternants culturels sont dans la coopération, la contribution et la co-construction. Si les premiers sont polarisés par l’avoir, les seconds sont centrés sur l’œuvre. Voilà pourquoi les premiers n’ont pas d’avenir et les seconds sont correctement armés pour durer et se perpétuer.

Les armes du néolibéralisme, qui a pris son envol et son temps de pouvoir en postmodernité, sont toutes celles sans foi ni loi fondées sur l’affrontement, qui peut passer pour un “aperçu” du succès (alors qu’il n’en est peut-être qu’un artefact). Ainsi le mensonge et la manipulation, comme l’a théorisé Lippmann et l’a mis en œuvre Benays, se trouvent au cœur de ce processus de combat de domination.

Mais quand nous parlons de mensonge, de quoi parle-t-on ? Je vois trois types de mensonges. Le mensonge simple qui consiste, par exemple dans le discours promotionnel ou argumentaire, à user de citations tronquées ou inventées. Censées apporter une référence vers la “vérité” des éléments, elles travestissent, déguisent, voire trahissent la réalité.

Je vois aussi le mensonge que d’aucuns nomment “par sélection” : il consiste à ne retenir que les éléments et arguments qui vont dans le sens de ses propres intérêts, et de la thèse censée les servir. Par cela, il s’agit d’occulter ce qui est contraire. Je pense à tout ce discours durant ladite pandémie. Parler du soin – et des produits qui soignent – disparaissait derrière les menaces et les condamnations, comme si seul le vaccin bien lucratif devait être “la solution” …

Je vois encore ce mensonge par rhétorique qui consiste, dans la présentation d’une analyse susceptible de révéler le réel, à confondre volontairement un certain nombre d’arguments, à savoir corrélations et causalités, et là le multicausal avec le monocausal, mais aussi “l’opinion” construite dans l’émotion et les croyances, d’avec le “point de vue” relevant d’une rationalité causale, etc.

Les alternants culturels apparaissent donc aujourd’hui comme les seuls capables de construire ce temps d’après auquel ils appartiennent déjà. Ils se révèlent comme les seuls “porteurs” de ce monde meilleur qu’ils réalisent déjà, et “qu’ils sont déjà”, comme le proposait Gandhi. Ils jouent alors involontairement mais très activement le rôle de “constituants” du nouveau monde.

Ce sont ces mêmes “constituants” qui pensent jusqu’à la reconstruction de notre constitution. Ce sont bien eux qui ont ce regard actif et engagé sur la vie quotidienne, sur la vie citoyenne, sur la vie collective. Ils ont ce sens du réseau, du collectif à partager, de la coresponsabilité et des interdépendances des savoirs et des points de vue, des connaissances et des pratiques. Ils ont conscience que le “peuple” est le terreau où se construit et se réalise l’avenir. Ils savent que la seule approbation dont ils ont besoin est la leur.

Pour illustrer leur posture, il me revient cette petite histoire que rapportait un anthropologue. Il a proposé un jeu aux enfants d’une tribu africaine dite “primitive”. Pour cela, il a placé un panier de délicieux fruits près d’un tronc d’arbre et leur a dit : “Le premier qui atteint l’arbre aura le panier de fruits !”. Quand il leur a donné le signal de départ, il a été surpris de les voir marcher ensemble, main dans la main, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’arbre où ils ont partagé les fruits.

Quand il leur a demandé pourquoi ils avaient fait cela, alors que l’un d’eux pouvait obtenir le panier pour lui seul. Ils ont répondu avec étonnement : ” Ubuntu “, ce qui dans leur culture signifie : ” Je suis, parce que nous sommes “. Autrement dit, le fond de leur culture leur disait “comment l’un de nous peut-il être heureux alors que les autres sont misérables ?” Cette population dite primitive connaît le secret du vivre ensemble. Il se fonde dans la coopération et non dans la concurrence et la compétition, fondements de notre société néolibérale dite “civilisée”. Ils n’affichent pas sur les frontons de leurs habitations “Liberté, Egalité, Fraternité” mais ils ont la fraternité dans leurs veines…

Alors, dans ce temps d’après que nous avons à construire, peut-être n’y aura-t-il toujours pas de bande de copains mais au moins verrons-nous l’assemblée de compétences, de savoirs et d’engagements responsables. Et si nous redevenions des humains solidaires ?