De la dilution à la concentration.

Après des années de terrain en gestion de conflit, il y a un phénomène que j’ai observé chez les témoins, ils ne voyaient que le moment où la violence se déclenche mais jamais la chaine de causalité qui l’a déclenchée, ça leur permettait de désigner un coupable à leur convenance puis de s’écharper pour savoir qui a raison.

Dans les collectifs humains, la responsabilité ne disparaît jamais, elle se déplace, se fragmente, se dissimule, et plus une action est partagée, plus chacun peut dire, sans mentir et en plagiant Rambo : « c’est pas ma faute ».

Comme le cerveau humain y trouve son compte il ne va pas s’en plaindre, car pour lui, reconnaître son erreur menacerait son « image », reconnaitre l’impact de son action l’isolerait du reste du groupe, alors que la dilution le protège, l’apaise, rend supportable ce qui, pris isolément, ne le serait pas, chacun se comparant à la moyenne des actions jamais à la conséquence globale.

Dans les cas de harcèlement j’ai souvent entendu : « Je n’ai rien fait de plus que les autres » et ainsi naissait la dilution de la responsabilité, une somme de gestes modestes, alignés, jamais perçus comme excessifs, jamais vécus comme fautifs, mais qui conduisent au harcèlement moral, notamment.

En cours j’utilisais la métaphore de la jarre, sur laquelle plusieurs coups sont portés, aucun n’est décisif, mais à terme la jarre se brise quand même, et les regards se tournent vers le dernier qui a frappé, comme si la rupture surgissait ex nihilo au lieu d’être l’aboutissement d’un long processus.

Dans les systèmes mafieux, comme en entreprise, cette logique est renforcée par la division des rôles.

Charlie Chaplin, dans le film « Les temps modernes », fustigeait le Taylorisme, où chacun accomplissait parfaitement sa tâche, sans jamais voir l’ensemble, le système fonctionnait, mais le collectif se dissolvait, aucun ne se reconnaissant co‑auteur du résultat, parce que plus personne n’en avait la vision.

Or, ce qui se dilue d’un côté se concentre d’un autre et là où l’intention est partagée, l’effet, lui, est reçu seul, et ce qui est imperceptible pour plusieurs devient continu pour une victime, quand du côté des coupables la responsabilité se fragmente l’impact s’accumule chez qui y est exposé.

« Tout ça pour dire quoi ? » persifflera le descendant du cafard qui ne trouvait rien de coupable à pousser les gens avec une fourche pour les faire monter dans un train, en faisant mine d’ignorer sa destination finale.

Tout ça pour dire que chaque coup porté sur Quentin l’a affaibli, que la responsabilité est globale et qu’elle est à chercher en direction de tous ceux qui ont porté des coups, mais aussi de ceux qui les ont encouragés et de ceux qui ont fermé les yeux sur cette escalade … que dire enfin de ceux qui ne condamnent pas ?

Postulons que la justice applique la sanction maximale à tous et non uniquement à celui qui a porté le coup fatal, ce serait dissuasif ou pas ?