L’Art, avec un grand A, ressemble à de la pâte à modeler : on peut la durcir, l’assouplir, l’étirer, la tordre, la façonner, surtout lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi certaines choses sont sublimes, audacieuses, nécessaires, et d’autres inqualifiables, scandaleuses, voire attaquables devant les tribunaux.
Ces derniers jours, une chanson ouvertement provocatrice a déclenché une vive polémique, débouchant sur l’annonce d’une plainte pour outrage sexiste et sexuel. Jusque-là, rien d’inhabituel dans le grand feuilleton du clash médiatique français, où un ancien animateur prend une revanche artistique au lance‑flammes contre une direction honnie.
Là où cela devient intéressant, c’est dans l’observation des réactions et des logiques qui les sous‑tendent.
Un argument revient avec une régularité métronomique : « On a le droit de choquer, c’est de l’art. » Dans cette version‑là, l’art devient une zone franche morale où tout se permet à condition d’être estampillé « création ». Le propos peut alors être excessif, violent, voire insoutenable, il cesse d’être jugé pour ce qu’il dit et devient admirable pour le simple fait de l’avoir osé.
Et puis, curieusement, lorsque la chanson vise une dirigeante identifiable, réelle, dotée d’un nom, d’une fonction et d’un cabinet d’avocats, le vocabulaire change. On ne parle plus d’audace, de satire, de « mauvais goût génial », on parle de frontière franchie, de dignité bafouée.
La contextualisation redevient nécessaire, l’art redevient responsable.
« Tout ça pour dire quoi ? », lâchera le béotien, fervent partisan de l’approximation permanente, qui célèbre l’illettrisme comme spontanéité et l’inculture comme authenticité, avant de s’étonner que le malaise social, privé de mots, s’exprime par la violence.
Surtout noter que ce n’est pas la provocation qui est contestée, mais le fait qu’elle s’exerce contre quelqu’un qui peut répondre autrement que par un tweet outré. L’Art devient alors justiciable, comme pour n’importe quel citoyen dépourvu de guitare.
Il existe donc une hiérarchie des cibles acceptables : certaines figures peuvent être malmenées au nom de la création, tandis que d’autres, identifiables et institutionnelles, rappellent brutalement que la liberté artistique illimitée ne l’est finalement pas.
La provocation qui frappe « tout le monde » n’atteint personne, celle qui frappe « quelqu’un » devient soudain problématique.
« Peut‑on rire de tout ? », vieille rengaine usée jusqu’à la corde ouvre un autre questionnement : peut‑on encore qualifier une œuvre « d’Art » uniquement parce qu’elle choque, ou faut‑il accepter qu’elle soit également jugée pour ce qu’elle fait et à qui elle s’adresse ?
L’Art gagnerait peut‑être à cesser d’être à géométrie variable, car à force de servir de parapluie sélectif, il risque surtout de devenir le faux nez des clowns du théâtre politique.
