Chaque rentrée scolaire relance les mêmes débats. Manque d’enseignants, postes non pourvus, remplacements difficiles, décrochage de certains établissements, sentiment d’abandon dans les territoires ruraux ou les quartiers populaires. Et chaque année, les mêmes réponses sont proposées : ajustements administratifs, concours supplémentaires, nouvelles circulaires.
Pourtant, la question centrale est rarement posée : comment un établissement peut-il être responsable de sa réussite lorsqu’il ne choisit pas ses enseignants ?
Dans l’organisation actuelle, les chefs d’établissement sont responsables du bon fonctionnement de leur lycée ou de leur collège, mais ils ne disposent pratiquement d’aucun pouvoir sur la constitution de leur équipe pédagogique. Les affectations sont décidées par l’administration selon des règles nationales, souvent très éloignées des réalités locales.
Cette situation conduit à une contradiction majeure : ceux qui sont responsables des résultats ne disposent pas des moyens humains pour agir, tandis que ceux qui prennent les décisions ne vivent pas directement les conséquences de celles-ci.
Maintenir un cadre national
Proposer que les établissements recrutent leurs enseignants ne signifie pas remettre en cause l’Éducation nationale.
- Les programmes resteraient nationaux.
- Les diplômes resteraient nationaux.
- Les concours et les qualifications resteraient nationaux.
- Les directeurs d’école, principaux et proviseurs continueraient à être nommés par les rectorats afin de garantir l’unité du système éducatif et l’égalité entre les territoires.
- L’État conserverait donc son rôle de garant de l’intérêt général.
Ce qui changerait, c’est la manière de constituer les équipes pédagogiques.
Donner un véritable pouvoir aux chefs d’établissement
Aujourd’hui, un proviseur peut recevoir un enseignant qu’il n’a jamais rencontré. À l’inverse, un professeur peut être affecté dans un établissement qu’il n’a jamais choisi.
Cette logique purement administrative satisfait peut-être les tableaux de gestion, mais elle ne favorise ni l’engagement des enseignants ni la cohérence pédagogique des établissements.
Demain, le recrutement pourrait être organisé localement.
- Les enseignants certifiés ou agrégés postuleraient auprès des établissements qui les intéressent.
- Le chef d’établissement, accompagné d’une commission associant enseignants, représentants des parents et éventuellement collectivités territoriales, procéderait au recrutement.
Comme dans une entreprise, une association ou une université, l’équipe choisirait les personnes avec lesquelles elle souhaite travailler.
Cette simple évolution changerait profondément la dynamique des établissements.
Redonner de l’attractivité au métier
L’un des paradoxes du système actuel est qu’il traite souvent les enseignants comme une ressource administrative plutôt que comme des professionnels. Un jeune professeur peut être envoyé à plusieurs centaines de kilomètres de son domicile sans avoir réellement choisi sa destination. À l’inverse, un établissement en difficulté peut attendre des années avant de parvenir à stabiliser ses équipes.
Avec un recrutement local, chacun retrouverait une forme de liberté :
- les enseignants choisiraient davantage leur projet professionnel ;
- les établissements choisiraient davantage leurs équipes ;
- les territoires pourraient mettre en avant leurs spécificités ;
- les projets pédagogiques gagneraient en cohérence.
L’objectif n’est pas de mettre les établissements en concurrence permanente, mais de favoriser les rencontres entre des équipes et des enseignants qui partagent une même vision éducative.
Responsabiliser les établissements
L’autonomie n’a de sens que si elle s’accompagne de responsabilité.
Un établissement qui recrute ses enseignants ne pourrait plus attribuer ses difficultés uniquement à des décisions venues d’en haut.
En contrepartie de cette liberté, il devrait rendre des comptes sur :
- la réussite des élèves ;
- le climat scolaire ;
- la stabilité des équipes ;
- l’insertion des jeunes ;
- la qualité de la gestion de l’établissement.
L’autonomie n’est pas l’absence de contrôle. C’est le transfert de responsabilités vers ceux qui sont les mieux placés pour agir.
Répondre à la peur de l’arbitraire
Les opposants à cette idée craignent souvent le clientélisme ou les recrutements de complaisance.
Cette inquiétude est légitime. Mais elle peut être traitée par des règles simples :
- recrutement sur la base de qualifications nationales ;
- procédures transparentes ;
- jurys pluralistes ;
- contrôle du rectorat ;
- possibilité de recours.
Le problème n’est pas l’autonomie. Le problème est l’absence de garde-fous. Or il est parfaitement possible d’avoir les deux et de nombreuses organisations publiques fonctionnent déjà ainsi.
Une école plus proche des réalités du terrain
La véritable question est celle de la confiance. Fait-on davantage confiance aux administrations centrales ou aux équipes qui vivent chaque jour la réalité des établissements ?
Le modèle français repose historiquement sur une centralisation très forte. Ce système a permis de construire une école républicaine unifiée. Mais il montre aujourd’hui ses limites face à la diversité des situations locales. Un lycée professionnel d’une zone industrielle, un établissement rural isolé ou un lycée général d’un centre-ville n’ont pas les mêmes besoins. Vouloir les gérer tous depuis le sommet de la pyramide administrative conduit souvent à l’uniformité plutôt qu’à l’égalité.
Le pari de la responsabilité
La proposition n’est ni révolutionnaire ni idéologique. Elle consiste simplement à appliquer à l’Éducation nationale un principe simple : celui qui est responsable doit pouvoir agir.
Les directeurs et proviseurs resteraient nommés par les rectorats pour préserver l’unité du système éducatif. Les programmes continueraient à relever de l’État. Mais les établissements retrouveraient la liberté de constituer leurs équipes.
L’enjeu n’est pas de privatiser l’école. L’enjeu est de sortir d’une logique où personne ne décide vraiment et où chacun renvoie la responsabilité à un autre. L’école de demain ne sera probablement ni totalement centralisée ni totalement libéralisée. Elle devra trouver un équilibre nouveau entre cadre national et autonomie locale.
Et cet équilibre commence peut-être par une idée simple : faire confiance à ceux qui sont sur le terrain.
