LES CONDITIONS D’UNE DYNAMIQUE DE CROISSANCE ENDOGÈNE POUR NOS TERRITOIRES
Cette note a pour objectif de proposer une approche économique originale basée sur la mise en place de pôles collaboratifs capables d’expérimenter de nouveaux modèles économiques (communs, collaboratifs, contributifs et capitalisme de proximité). La mise en réseau de ces pôles doterait nos villes d’une base économique d’un genre nouveau, plus conforme à leur identité et à leur potentiel.
Note de travail
Depuis de nombreuses années, les politiques mises en œuvre ont toutes visé à inscrire nos territoires métropolitains dans la nouvelle dynamique de progrès qui accompagnait la globalisation. L’idée était d’attirer des activités innovantes, des talents, des investisseurs, des touristes venus du monde entier et de favoriser l’éclosion de start-up par la création d’écosystèmes dédiés. Si ce modèle (innovation, tourisme, centres commerciaux, quartiers d’affaires, musées et festivals) a peu ou prou compensé les emplois perdus dans l’économie ancienne (l’industrie, le commerce de proximité, l’artisanat), ce ne sont évidemment pas les mêmes actifs qui ont été concernés et les classes populaires (avec des emplois sous-qualifiés) ont eu de plus en plus de difficultés à trouver un emploi de qualité. Par ailleurs, plusieurs indicateurs et études révèlent la situation de grande pauvreté d’une partie importante des habitants qui ont dû se résigner à quitter la ville centre. Force est de constater que cette vision d’une grande métropole capable de concurrencer n’importe quelle autre grande ville européenne les a conduites à tourner le dos à leur identité populaire et leur histoire. Plus grave, leur politique très centralisée a imposé l’idée que les habitants n’avaient pas leur mot à dire quant au projet de développement. Elle les a transformés en simples consommateurs – voire spectateurs – de la transformation de leur territoire. Les fractures sociales et spatiales se sont aggravées pour devenir l’exemple même de ce monde à deux vitesses qui semble être le marqueur d’un système technocapitaliste dont nous avons montré dans un travail précédent qu’il s’avère incapable, de par sa nature même, d’assurer un développement équilibré. C’est pourquoi, il est devenu urgent de proposer de nouvelles voies capables de dépasser les contradictions qui caractérisent nos territoires métropolitains.
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Trop longtemps la science économique a vu le territoire comme un élément neutre, inactif. C’est ainsi qu’a pu se développer une vision globalisée et standardisée des comportements quel que soit le contexte spatial dans lequel ils se situent. Cette vision est un non-sens car l’espace est un contexte qui interagit avec les acteurs et modifie leurs comportements. Le territoire, selon sa taille, son histoire, sa complexité, son aménagement, les activités marchandes et non marchandes qu’il accueille, est un élément actif d’un système qui, sous certaines conditions, sera profondément transformateur en matière de comportements économiques, sociaux et civiques.
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La condition première de la mise en place de cette dynamique nouvelle doit être le réengagement des habitants (les premiers concernés). Dans cette perspective, l’idée est que ce sont les initiatives coproduites avec les habitants et qui concernent leurs besoins essentiels (se nourrir, se loger, se chauffer, se vêtir, se rencontrer, etc.) qui peuvent être suffisamment mobilisatrices pour transformer l’ordre des choses sur le long terme. C’est ici que notre proposition s’inscrit dans les approches les plus avancées du développement local (micro-fabrication urbaine, open-source, énergies renouvelables, circuits courts, modèles contributifs, agriculture urbaine, démocratie urbaine, etc.). Aujourd’hui, la technologie d’un côté et la prise de conscience de nombre de consommacteurs de l’autre permettent de rendre les villes plus fabricantes et plus largement, ouvrent la perspective de l’augmentation de leur niveau d’autosuffisance et de résilience.
C’est cet objectif que notre méthode se propose d’atteindre en proposant aux habitants de participer à la conception de pôles d’activités d’un genre nouveaux, aussi bien par le type d’activités qui seraient accueillies, mais aussi et surtout par les systèmes de valeurs qui en assureraient l’originalité et la cohérence.
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Cette dynamique de développement serait fondée sur ce que l’on pourrait appeler « une démocratie de proximité » et l’action politique devrait s’attacher à multiplier les situations favorables à son occurrence car, dans notre schéma, la mobilisation des habitants constitue un enjeu crucial. Si l’autosuffisance des métropoles implique de développer la production locale, encore faut-il que les produits issus de ces pôles rencontrent la demande locale. Favoriser la réappropriation de l’acte productif par le citoyen sera indispensable pour susciter de nouvelles vocations et de nouvelles idées au service de nos villes devenues fabricantes.
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Ce projet économique passe d’abord par l’émergence d’une citoyenneté active. Ce mouvement doit être ascendant, c’est-à-dire procéder des efforts d’une population qui s’auto-organise à l’échelle locale pour résoudre une problématique qui la concerne. À ce stade, nous nommons qualifions le lieu « d’espace problématique ». Cette phase de contestation est sans doute celle qui permet l’émergence la plus rapide d’une communauté. C’est au cours de cette phase qu’un collectif va se créer, s’organiser, se structurer et ainsi former la base de la mobilisation qui sera nécessaire pour la mise en œuvre du processus de transformation de la représentation du problème. Il faut donc accompagner, mais aussi encadrer cette phase de contestation au cours de laquelle se forge l’identité du public et démarre son processus d’encapacitation.
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Lorsque les conditions sont réunies, cette communauté va passer d’une phase de contestation à celle de proposition. C’est là que l’administration municipale pourra réellement entrer en collaboration avec les habitants. L’espace problématique devient espace de concertation. Les habitants se l’approprie ou plutôt s’approprie son futur. C’est dans cette phase que vont se dérouler les enquêtes, échanges, expérimentations, formations qui seront nécessaires au processus de fabrication « d’une intelligence collective » capable de construire une vision, une philosophie, un système de valeurs qui vont progressivement faire émerger les orientations de ce qui sera le cœur du renouveau de ce quartier : « le pôle coopératif ». Cet espace de concertation devient un projet collectif. Validé, amendé, enrichi par la municipalité et ses partenaires, il va entrer en phase de réalisation : il est appelé à devenir un lieu d’intermédiation entre différentes formes d’économies, d’activités et d’usages.
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Pour reprendre l’un des concepts technopolitains, c’est par la diversité des parties prenantes que le principe de fertilisation croisée sera fonctionnel au sein des pôles coopératifs. L’une des conditions de la puissance de transformation de ce qui peut s’apparenter à un tiers-lieu porté par un système de valeur précis proviendra de l’interaction entre de nouvelles formes d’activités marchandes, non marchandes, culturelles, civiques et de recherche. Ce pôle de coopération peut être vu comme un centre d’attraction de différents intérêts parce qu’il est constitué de différents types d’acteurs (des usagers, des salariés, des bénévoles, des porteurs de projets, des partenaires institutionnels, etc.).
Tous ces intérêts étant articulés, mis en cohérence par le système de valeurs construit initialement dans l’espace public de concertation à l’origine du projet et dont les acteurs initiaux restent le garant moral. De nombreux services associés pourraient se localiser au sein même de ces espaces, eux-mêmes inscrits dans ce système de valeurs. Nous pensons par exemple aux restaurants, et cafés participatifs, halles de marché accueillant la vente de produits locaux qui se développent partout, mais aussi l’implantation d’une centrale énergétique citoyenne ou encore des évènements à caractère civique, des activités juridiques et de consulting d’un genre nouveau qui auraient à accompagner la montée en puissance de cette économie mutuelliste. Les acteurs du logiciel libre et de l’open data forment aussi un public pour ce type de lieu car ils seront au cœur de la ville fabricante. Enfin, la finance n’est pas un ennemi, bien au contraire. Des coopératives financières émergent et offrent des solutions d’épargne et de crédit orientées vers des projets ayant une utilité sociale, écologique et/ou culturelle, autant d’activités qui auraient toute leur place dans ces pôles. On peut aussi imaginer que leur originalité et leur puissance transformatrice attireront l’intérêt de nombreux chercheurs. Ainsi, et en reprenant une fois de plus ce qui a fait le succès de la transformation technopolitaine, ces lieux pourraient permettre le rapprochement tant attendu entre différentes cultures scientifiques (économie, gestion, sociologie, urbanisme, sciences cognitives, science politique, etc.). Des approches pluridisciplinaires impliquant les acteurs eux-mêmes viendraient renforcer les dynamiques participatives caractéristiques de ces pôles et démultiplieraient leur potentiel de créativité.
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Propriété commune et capitalisme contributif pourraient être au cœur de cette nouvelle utopie entrepreneuriale. Le croisement des principes contenus dans cette forme nouvelle d’économie mutuelliste ouvre des perspectives majeures pour l’avenir de ces lieux. Nous pensons en particulier à toutes ces activités qui, tournant le dos à la logique hyper capitaliste à laquelle elles appartenaient, connaissent une performance économique très supérieure à la matrice dont elles sont issues (coopérative de distribution participative, de livraison, de production d’énergie renouvelable, plate-forme collaborative, économie du « libre », etc.). Car, ne nous trompons pas, ces pôles ne pourront durer que dès lors que leur performance économique sera avérée. Dans ce sens, le pôle coopératif ouvre la perspective d’une troisième forme économique entre le marché et l’État, et dont la ressource première sera l’intelligence collective.
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Pour représenter un puissant levier de transformation économique, sociale et environnementale, ces tiers-lieux collaboratifs devront se mettre en réseau pour former de véritables « boucle locale de développement ». C’est ainsi que pourra se réaliser le projet d’une certaine autosuffisance pérenne de ces territoires. Il s’agit alors de profiter du mouvement qui traverse de nombreuses villes (concept de ville fabricante) pour transformer le paradigme de l’économie locale en créant un réseau de pôles collaboratifs. Dans l’ingénierie de ce réseau, sera institutionnalisée la méthode expérimentale que l’on appelle aujourd’hui « recherche-action participative ». Loin d’être une utopie, c’est exactement de cette façon que des territoires entiers se réinventent à l’exemple de Barcelone qui a imaginé un nouveau futur pour l’un de ses quartiers emblématiques (Poblenou) en outillant ses habitants pour qu’ils puissent non seulement participer aux réflexions de créativité urbaine qui se sont mises en place, mais aussi et surtout pour leur permettre une réappropriation collective des outils au service du nouveau développement économique, social et environnemental de leur lieu de vie. Loin d’être anecdotique, ce mouvement a donné naissance au concept de Fab City dans lequel le quartier, la ville, le territoire sont appréhendés comme une ressource commune.
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La question du financement est évidemment une question clé pour l’accroissement souhaitable de cette dynamique économique endogène. Notons d’abord qu’il s’agit de projets bien souvent peu coûteux au regard de leurs aînés technopolitains. Par ailleurs, leur originalité s’inscrit parfaitement dans nombre d’objectifs européens ce qui laisse augurer de sources de financement majeures. Pour aller plus loin, d’autres solutions existent parfaitement inscrites dans la philosophie de ces lieux. Il suffit d’observer ce qui se passe en matière d’énergie. Pour exploiter des centrales décentralisées, des sociétés voient le jour, le plus souvent dotées d’une gouvernance coopérative (un actionnaire, une voix). Elles sont détenues majoritairement par des citoyens volontaires qui, en apportant du capital la dote des fonds propres dont elle a besoin pour démarrer son activité. En parallèle, commencent à émerger des sociétés de capital-risque solidaire et/ou à fort ancrage local qui viennent renforcer les fonds propres. L’emprunt bancaire apportant le solde nécessaire pour financer chaque projet. Ce capitalisme de proximité peut tout aussi bien s’appliquer à d’autres projets qui s’inscrivent dans la volonté des habitants de se réapproprier ce qui leur appartient (agriculture, alimentation, commerce, tourisme, culture, économie collaborative, etc.).
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La création d’une monnaie locale est un autre levier envisageable. Une monnaie locale « emprisonne » la richesse créée localement en alimentant l’économie de proximité au lieu du grand large. Il existe un parallèle évident entre le déploiement de boucles locales de développement sur un territoire et le développement d’une MLC. On a l’habitude d’entendre que la vitesse de circulation d’une MLC est 2 à 2,5 plus élevée que celle de l’euro. Dès lors que les fournisseurs de service et les clients s’inscrivent dans un réseau durable de solidarité la connexion entre une MLC et le déploiement de boucles locales de développement est une évidence. Ajoutons que les Mairies pourraient voir dans cette MLC un moyen supplémentaire pour accompagner certaines de ses politiques en bonifiant le taux de change MLC/euros.
Ainsi, notre proposition est relativement simple : inscrire le développement des villes dans un grand mouvement de démocratie économique et urbaine en favorisant la co-construction d’un réseau « de pôles coopératifs ». L’originalité de ces derniers, outre le fait que leur conception s’appuierait sur une démarche ascendante, est qu’il regrouperait des activités inscrites dans une forme de contestation du modèle économique dominant. À défaut d’une transformation radicale, la multiplication de ces tiers-lieux de toute nature et leur implication dans des réseaux susceptibles d’irriguer l’espace urbain constitueraient à l’émergence d’une « économie d’acteurs capables » susceptible de contrebalancer les excès du technocapitalisme et de poser les bases d’une nouvelle économie mutuelliste.
Renaud VIGNES




De très beaux principes. Je ne suis pas pour une monnaie locale car cela veut dire que je dois obligatoirement trouver mon bonheur dans ma localité car je serai pigeonnée dans une autre localité quand je veux acheter un produit. Je ne parle même pas de manger au resto dans une région qui n’est pas la mienne. Cela apporte une complexité et de la méfiance entre les citoyens d’un même pays, à moins que vous êtes pour le fédéralisme en France. Il faut des garde-fous pour que les débats ne deviennent pas une manipulation du peuple. Je m’explique. Dans ma ville, un débat a eu lieu sur l’Europe. Tous les participants à cette réunion ont dû choisir un thème. Notre groupe avait choisi le transport. Nous étions tous d’accord pour signaler qu’il existait un déséquilibre entre les avions et les autres moyens de transport et que concernant le prix, le train était trop cher par rapport aux avions. Quand les organisateurs ont pris notre copie, ils ont déclarés que notre groupe demandait une taxe sur les avions.
je ne comprends pas le lien entre l’usage d’une monnaie locale, et le fait d’être pigeonnée dans une autre.
La monnaie locale permet de favoriser le commerce de proximité et de valoriser le lieu où vous habitez. Vous disposez ainsi du pouvoir d’influencer directement sur l’économie locale. La monnaie locale n’est pas exclusive, vous pouvez tout aussi bien acheter en euros. Pour celui qui vient d’ailleurs il paye en euros cela ne pose aucun problème.
Mettre en avant sa région avec une monnaie, ses produits AOC, voire sa langue, participent non pas d’un enfermement sur soi mais d’ouvrir à la diversité de nos régions et de nos terroirs.
Entièrement d’accord avec la réponse d’Alain Raynaud. J’ajourerai qu’une monnaie locale, en jouant sur le taux de change €/MLC apparait comme un moyen supplémentaire en matière de politique économique locale. C’est ce qu’a fait Avignon lors de la crise du Covid.
Là encore, ce qui est très important est qu’à cette demande (la monnaie est un pouvoir d’achat) corresponde une offre locale. Sinon l’utilité de la MLC sera très faible.